• Hugo Albandea

Chanvre icaunais, renouveau écolo [#55]


Près de Tonnerre, dans les décombres d’une cimenterie, une petite entreprise met en valeur le chanvre cultivé dans l’Yonne pour en faire des couvre-sols très écologiques. L’idée originale a germé dans le cerveau écolo de Frédéric Roure, patron de l’entreprise Géochanvre.

À Lézinnes, les fours de la cimenterie Lafarge sont éteints depuis 2011. Dans d’immenses hangars de béton, cathédrales à la charpente métallique, quelques travailleurs empilent des ballots de paille de chanvre. Sur les murs, de la poussière de ciment témoigne des jours passés. Les cheminées des fours crachaient autrefois des particules qui ont recouvert l’architecture massive de l’usine d’une épaisse croûte grise.

PETITE FIBRE DEVIENDRA GÉOTEXTILE

Aujourd’hui, presque tout va être démoli. Presque : Géochanvre, une entreprise écologique, a trouvé refuge dans les vestiges de ce qui fut un haut lieu de l’industrie bourguignonne.Quelques bureaux, une salle de pause et un petit jardin potager : les locaux administratifs de l’entreprise se font discrets à côté des hangars. À deux pas, sous les tôles de l’ancienne cimenterie, les ouvriers de Géochanvre s’activent sur une ligne de montage unique. Après quelques mois de recherche et de bricolage sur des machines d’occasion, l’entreprise est parvenue à mettre au point un système singulier, breveté dans 140 pays. Au départ, des ballots de fibre de chanvre sèche et aérée. À l’arrivée, des rouleaux de chanvre compact, épais de quelques millimètres, qui serviront de couvre-sol pour protéger les cultures. Que s’est-il passé d’un bout à l’autre de la chaîne ? Secret de fabrication. Seule certitude, l’eau est le seul additif entrant dans le process… Une eau qui sera récupérée, pour une fabrication finale à zéro déchet.

L'ÉCOLOGIE EN FIL D'ARIANE

L’histoire commence en 2014. Frédéric Roure, directeur de Géochanvre et originaire du Gard, pose alors ses valises dans l’Yonne. Ce touche-à-tout est passé par le nucléaire et le groupe Nestlé. « Le fil conducteur de ma carrière, c’est l’écologie, raconte-t-il. J’ai travaillé dans la radioprotection [ndlr : protéger les hommes et l’environnement des radiations] et dans le génie écologique. » Avant de lancer sa startup dans le chanvre, il passe par le social et crée une coopérative de transformation des légumes où il travaille à l’insertion d’anciens détenus. L’occasion pour lui de se rendre compte de l’utilisation intensive de bâches et de géotextiles pour le maraîchage. Les bâches plastiques sont très utilisées pour couvrir la terre et empêcher la repousse des mauvaises herbes. Les géotextiles, grands filets de fibre végétale, sont quant à eux destinés à prévenir l’érosion des sols, en maintenant la terre malgré la pluie et le vent. « On utilisait des kilomètres carrés de géotextile en coco. Le problème, c’est que cette fibre provient de la filière de l’huile de palme, très peu écologique. En plus, les palmiers poussent sur le sable, donc leur fibre est très salée, ce qui n’est pas bon pour nos sols », explique l’expert. Le principe de base de Géochanvre est de remplacer les couvre-sols issus de l’importation par des produits écologiques 100 % français. Une idée qui a fait son chemin dans les méninges de Frédéric Roure : « J’ai toujours été curieux des métiers de l’agriculture. Quand je voyais une rue des Chanvriers quelque part, je me posais la question : qu’est-ce que c’est que ce métier ? Je me suis aperçu qu’on avait perdu les cultures du passé, des centaines d’années de savoir-faire. Savez-vous ce qu’on teintait rue des Teinturiers ? Des étoffes de chanvre ! » Aux XVe ou XVIe siècles, le chanvre ne servait pas seulement à faire des vêtements. Les corderies royales, destinées à la marine, étaient également en fibre de chanvre. En 1492, lorsque Christophe Colomb se prépare à découvrir le Nouveau Monde, il cherche à équiper ses trois navires avec des cordages à l’épreuve des pires tempêtes. C’est à Royan qu’il trouve son bonheur, et le chanvre français voguera jusqu’aux Antilles.

LES PIEDS DANS L'YONNE, LA TÊTE À L'EXPORT

Dans le Gard, Frédéric Roure fait ses gammes sur cinq hectares d’anciennes terres viticoles. Avec la fin de la culture des vins de table, des milliers de pieds de vignes ont été arrachés. Une aubaine pour la startup, qui fait ses premiers semis de chanvre. Au départ, la culture surprend : la police débarque de temps en temps pour vérifier qu’il s’agit bien de chanvre industriel, et non de cannabis, plante de la même famille et qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau (1).

Mais il ne faut pas seulement cultiver, il faut aussi transformer le chanvre en couvre-sol, et pour cela des locaux sont nécessaires. « Je n’avais pas de site de production, rappelle le chef d’entreprise. Au bout de deux ans de recherche, j’ai appris que Lafarge proposait aux entreprises de s’implanter dans leur usine du Tonnerrois. Là, j’ai dit ciao, et je suis parti pour l’Yonne. C’était important pour moi de trouver un lieu rempli d’histoire, je l’avais trouvé. » Si le passé industriel du site a plu à l’entrepreneur, la situation de l’usine de Frangey, au cœur de l’une des régions les plus productrices de chanvre, a pesé dans la balance. Géochanvre achète ainsi une très large part de sa matière première à des coopératives chanvrières de Bourgogne-Franche-Comté. « On essaie de travailler en circuits courts et de valoriser la production locale », confie Frédéric. Mais Géochanvre, lauréat du salon Tech & Bio 2017, vend dans toute la France et suscite même l’intérêt de pays étrangers. Si le directeur se penche sérieusement sur l’export pour se développer, il reste convaincu de son avenir dans l’Yonne : « On a vissé des machines de plusieurs millions d’euros ici, ce n’est pas pour délocaliser ! »

L’entreprise projette même de valoriser d’autres fibres françaises, comme le lin ou l’ortie.En quelques années, l’entreprise a bien grandi. Elle emploie aujourd’hui neuf personnes et propose un produit abouti, qu’elle cherche à faire connaître. La Ville de Montbard fait partie des premiers partenaires : les couvre-sols de Géochanvre tapisseront bientôt ses massifs et jardins.

(1) Pour être légalement cultivé en France, le chanvre dit industriel (ou textile) doit être d’une teneur en THC (principe actif du cannabis) inférieure à 0,2 %.

LE "CHÈNEVIS" REFAIT SURFACE

À la fois traditionnel et ultramoderne, le chanvre industriel a le vent en poupe. Et ce n’est pas Thomas Perdu, jeune producteur avec son père à Étivey, qui dira le contraire.

Malgré les difficultés des producteurs céréaliers du secteur, Thomas est optimiste : « Je suis dans les champs depuis que j’ai trois ans, donc quand mon oncle a pris sa retraite, j’ai eu envie de le remplacer. Mais si je n’avais pas vu un avenir dans ce métier, j’aurais fait autre chose », confie-t-il. Aujourd’hui, les champs de chanvre occupent 20% de ses terres situées sur les plateaux du Tonnerrois. Son père et son oncle ont semé les premiers hectares en 1992, à une époque où peu d’Icaunais auraient misé sur cette culture. Ils ont dû bricoler eux-mêmes le matériel agricole, car aucun constructeur ne proposait d’engin adapté. Aujourd’hui encore, Thomas a du travail supplémentaire : « Le chanvre est la culture qui me demande le plus de temps. Tout le matériel force, on doit parfois faire des heures de mécanique pour le réparer. »

Mais le chanvre génère de bien meilleures marges que le blé, l’orge ou le colza. Les graines sont vendues pour produire de l’huile, et la paille est transformée en fibre, qui servira d’isolant ou de couvre-sol par exemple. De plus, aucun pesticide n’est nécessaire. Le jeune homme s’en félicite : « C’est une plante qui pousse très vite et étouffe les mauvaises herbes. En plus, elle résiste aux insectes et aux maladies. C’est agréable, on sait qu’on n’a pas à pulvériser tous les quinze jours. » Avec une demande croissante, le chanvre est en train de refaire surface après des années d’oubli. « Même si notre contrat avec la coopérative est de 210 tonnes, on peut toujours en emmener plus, explique Thomas. Ils n’en ont jamais assez. Nous, on envisage d’augmenter encore notre surface de chanvre. Il peut très bien remplacer le colza, qui devient difficile à cultiver. »

#chanvre #agriculture #entreprise #Géochanvre #FrédéricRoure

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