• Dominique Bruillot

Faiveley, très grands vins sur rails [#59]


Saga. En juillet, l’inauguration de l’impressionnante cuverie de Nuits-Saint-Georges était le point d’orgue de la profonde mutation du domaine Faiveley. Rejoint par sa sœur Eve, Erwan Faiveley se réjouit de voir que les conditions sont réunies pour produire des très grands vins. Qui sait pourtant ce que le nom de Faiveley représente ici en réalité ? Qu’un Faiveley du vin peut cacher un Faiveley du rail ?

Faiveley. On ne porte pas ce nom par hasard. Erwan est proche de la quarantaine. Eve est sa sœur cadette de quelques années. Tous deux le savent bien. Ils ont entre leurs mains une affaire familiale qui, à défaut d’être la plus volumineuse en termes de chiffre d’affaires, en est la plus symbolique et la plus intime. Le domaine Faiveley, c’est d’abord 140 hectares qu’il faut conduire auprès des palais les plus avisés de la planète œnophile : 70 rien que sur Mercurey, une cinquantaine entre Côte de Beaune et Côte de Nuits (dont dix de grands crus), une vingtaine en achats de raisins. C’est aussi le phare bourguignon d’une incroyable saga.

6000 EMPLOIS

Dès 2004, Erwan a été confronté à l’art particulier d’un management qui doit composer avec les subtilités du monde du vin (surtout en Bourgogne !), et la rigueur d’une gestion où les investissements sont lourds et portés sur le long terme. Bernard Hervet, l’ancien directeur de Bouchard Père et Fils, l’a accompagné quelques années durant pour l’aider à mettre la maison sur de nouveaux rails, avec des choix ambitieux, de nouvelles méthodes, un catalogue d’appellations judicieux et une équipe bien en place. Petit à petit, « cep by cep », Erwan s’est donc préparé à relever le défi de piloter ce gros et prestigieux navire, épaulé par Eve depuis 2015, pour ce qui concerne la direction commerciale et le marketing. Ce retour aux sources nuitonnes est un événement qui, pourtant, les dépasse à de nombreux égards. Sous la conduite de leur père François, le nom de Faiveley a aussi fait le tour du monde pour une autre raison : son activité de transport ferroviaire. Ce groupe familial, représentant alors près de 6 000 emplois (plasturgie comprise), a pris récemment un grand virage, en fusionnant avec l’américain Wabtec. Depuis, l’opérationnel industriel est entre d’autres mains mais les actions familiales sont placées sous le contrôle d’une holding dans laquelle « Ben », le troisième maillon de la fratrie (un Faiveley peut en cacher un autre !), a rejoint Eve, Erwan et François.

« ON NE NOUS A RIEN IMPOSÉ ! »

« Nous avons vécu notre enfance à Nuits-Saint-Georges, goûté depuis tout petit le jus de raisin et respiré les odeurs de la cuverie, mais rien ne nous a été imposé », prévient Eve, pour expliquer ce choix d’être là, au cœur de la Bourgogne. D’ailleurs, adolescente, n’a-t-elle pas envisagé de devenir « nez » dans le parfum avant de faire une première partie de sa carrière dans le secteur cosmétique, au sein d’une « boîte américaine très importante, trop importante sans doute, car vous ne pouviez y être qu’un numéro parmi d’autres » ? Soumise à une évidente visibilité, son option nuitonne va, quoiqu’il en soit, la combler pleinement dans sa quête d’identité. Car à Nuits, être un Faiveley ne se résume pas à faire du vin comme les autres, voire mieux que les autres. Dans la famille Faiveley, il y a aussi l’arrière-grand-père, Georges. En temps de crise, dans les années 30, ce fut lui qui créa, avec son ami le célèbre Camille Rodier, et quelques autres joyeux drilles, la confrérie des Chevaliers du Tastevin, sur les bases d’un bon sens totalement déconcertant : puisque le vin ne se vend pas, partageons-le avec les amis ! La part de l’héritage va donc bien au-delà de la réussite économique. Elle touche aux fondamentaux de la Bourgogne, à ce patrimoine immatériel qu’on appelle la fierté bourguignonne, à un sentiment qui dépasse toute notion de propriété. Erwan et Eve appartiennent déjà à la mémoire bourguignonne.

« ON AIME FAIRE ÇA »

Sont-ils de taille à supporter une telle pression ? À voir la façon dont Erwan compte sur son régisseur Jérôme Flous, c’est net : « Je suis arrivé à avoir quelqu’un qui maîtrise la vigne et la cave, quelqu’un à demeure capable de nous épauler sur toutes les grosses décisions ; je délègue tout sauf les investissements, le recrutement et les cadres ! » D’après le « PDG » du domaine, les efforts financiers engagés au cours de ces douze dernières années ont mené l’outil à sa maturité : « Nous avons vocation à travailler ici 20 à 30 ans, autant le faire dans un environnement qui nous plaît. À moins de changer la destination du bâtiment, je ne vois plus bien ce qu’il y a à faire. » Il est vrai que la nouvelle cuverie, inaugurée comme il se doit en juillet dernier, donne le « la » de cette spectaculaire mutation. Après celle de Mercurey, cette cathédrale du vin enseigne que Faiveley, qui n’a pas vocation à faire de l’œnotourisme régional, envoie à ses clients nationaux et internationaux un message fort de qualité et de modernité. L’édifice, qui rivalise de démonstration avec d’autres en Bourgogne, multiplie dans son architecture les clins d’œil à Cîteaux, à l’univers ferroviaire et à Gustave Eiffel. Un « trois en un » qui résume à lui seul l’aventure Faiveley et montre que l’ambition peut s’afficher sur un mode culturel. « Notre père ne nous a jamais mis la pression pour revenir ici ; on se dit qu’on aurait pu faire autre chose, mais finalement on se rend compte qu’on aime faire ça », en conclut Erwan Faiveley. Dans les cuves, les choses ont dans le même temps fortement évolué, « on a changé le style des vins, mon père aimait les vins charpentés, tanniques, nous sommes aujourd’hui sur une proposition plus douce, plus féminine peut-être ». Ce constat, notre dégustateur Jacky Rigaux le partage.

PINAULT, ARNAULT, BINGO !

Faiveley est donc une marque à part entière, dans une approche assumée par la nouvelle génération aux commandes du domaine qui porte son nom. C’est le signe, sans doute, d’une Bourgogne qui évolue sur certains de ses fronts, comme celui de la séparation programmée du foncier et de l’exploitation. « Objectivement, est-ce que les personnes qui exploitent doivent être celles qui sont propriétaires ?, se demande Erwan Faiveley. Il existe plein de gens qui ont des domaines patrimoniaux et des vins pas terribles… » On ne peut pas lui donner tort. Dans une Bourgogne qui rayonne sur tous les continents et attire à elle des investisseurs de premier plan, la logique du domaine familial à l’ancienne, de la transmission verticale du savoir, n’est plus la seule en cave. Après tout, « avoir des noms comme François Pinault et Bernard Arnault dans nos vignes, c’est très bien pour la Bourgogne, ils savent distribuer des marques exceptionnelles, ils font rayonner la France », analyse le dirigeant du domaine. Eve, qui a construit sa culture professionnelle dans l’univers du luxe, approuve la démarche. Avec son frère, ils ont à cœur de poursuivre une route qui conduit Faiveley au sommet de la hiérarchie viticole. De toute évidence, on vous l’a dit dès la première ligne, on ne porte pas un tel nom par hasard.

Le corton Clos des Cortons Faiveley… n’existe pas. Du moins, il n’apparaît sur aucune carte viticole puisqu’il est en réalité « fondu » sous l’appellation grand cru Corton Le Rognet. Sur près de trois hectares, ce fleuron du domaine est l’un des deux seuls grands crus à porter le nom de son propriétaire, avec la Romanée-Conti. L’explication de ce cas original prend source dans les années 1930. De 1864, date de l’achat de la parcelle par François Faiveley, jusqu’à cette période, les Faiveley vendaient leur vin mentionné Clos des Cortons. En pleine vague de législation autour des appellations, le président du syndicat de Corton estime que l’utilisation du mot « clos » est usurpée. Il mène l’affaire en justice. Du vin béni pour les Faiveley, qui accueillent la décision du tribunal de Dijon avec joie, le 25 juin 1930 : pour éviter toute confusion avec d’autres parcelles de Corton, le nom Clos des Cortons devra obligatoirement être suivi du nom Faiveley ! Stupeur au syndicat, qui voit le jugement confirmé par la cour d’appel de Dijon un an plus tard, puis définitivement entériné par la Cour de cassation le 23 novembre 1937 : ce grand cru restera bel et bien une appellation à caractère légal et obligatoire, et non une marque commerciale.S’ajoute à cela une autre particularité : cette parcelle de grand cru est le seul monopole de Bourgogne à accueillir deux couleurs pour autant d’appellations. Dans sa partie haute, le chardonnay offre, depuis le millésime 2012, du Corton-Charlemagne tandis que le pinot noir enfante le fameux Corton Clos des Cortons Faiveley. Sacré CV !

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