• Arnaud Morel

La saga Ducherpozat : maçons de pierre en fils


Martial Ducherpozat et son fils Marien. Le premier dirige la SAS Ducherpozat, société d'une vingtaine de salariés spécialisée dans la restauration du patrimoine. Le second termine son Tour de France du compagnonnage en maçonnerie et se destine à reprendre l'entreprise après son père. © Jean-Luc Petit

Fin 1995, Bourgogne Magazine racontait déjà la saga record des Ducherpozat, maçons de père en fils depuis 1590. À l’époque, Yves, disparu en 2018, tenait le rôle du père et Martial, celui de l’enfant prodige. Près de 25 ans plus tard, c'est Marien, le fils de Martial, qui se prépare à reprendre les rênes de l’entreprise d'ici quelques années. Tous deux reviennent sur la passion qu’ils ont reçue en héritage et qu’ils espèrent transmettre à leur tour. Ainsi va la vie de pierre en fils.


La lignée de maçons Ducherpozat a beau afficher au moins 430 ans d’histoire, bénéficier du prestigieux label « Entreprise du patrimoine vivant » et maîtriser comme personne les anciens enduits à la chaux et les couvertures en laves, c’est grâce à des techniques fort modernes qu’elle remporte certains de ses plus prestigieux contrats. La tradition, loin d’exclure l’innovation, la nourrit. « Nous venons de terminer un gros chantier chez un viticulteur de Vosne-Romanée. Pour répondre aux exigences du client, nous avons mis en œuvre une technique quasi inédite en France, les poutres métalliques Deltabeam, qui permettent de belles élévations et se posent sans étais », confirme Martial Ducherpozat, l’actuel patron de cette entreprise ô combien familiale, qui ne cesse, de génération en génération, de peaufiner ses techniques et d’en apprendre de nouvelles.


"C’étaient des affreux, les maçons de la Creuse, des buveurs de canons, des ripailleurs qu’on refusait dans de nombreux établissements."

Racines creusoises. Remontons un instant le temps pour mesurer le chemin parcouru par ce clan de maçons désormais spécialisé dans la restauration du patrimoine. Nous sommes en 1590, dans le hameau creusois de Cherpozat, près d’Auzances, dans la Creuse. Ici, la vie est rude et les habitants doivent souvent partir sur les chemins de France et de Navarre pour trouver de l’ouvrage. C’est le cas des Cherpozat, qui exportent leur force de travail et un vrai savoir-faire dans la construction. Chaque année, c’est comme une migration qui s’organise, au mois de mars, quand les hommes prennent la route vers Paris, Orléans ou la Bourgogne, d’où ils ne rentreront qu’en décembre, pour fêter Noël en Creuse. Balluchon et têtu (un gros marteau à tête carrée qui sert à travailler la pierre) sur l’épaule, sabots aux pieds, les maçons voyageurs ne passent pas inaperçus, surtout sur le chemin du retour. « Ils rentraient à pied ou en diligence, et arrivaient à la maison les bourses pleines, au sens propre comme au figuré, neuf mois après avoir quitté leur femme. Sur le chemin, les maisons qui les accueillaient étaient repérées par des volets ajourés d’un cœur. Car c’étaient des affreux, les maçons de la Creuse, des buveurs de canons, des ripailleurs qu’on refusait dans de nombreux établissements », raconte Martial. Leur histoire a été retracée par Martin Nadaud, lui-même maçon creusois, devenu politicien sous la IIIe République et auteur d’un slogan resté célèbre : « Quand le bâtiment va, tout va ! »


Dans les années 1920, l'automobile des Ducherpozat fièrement exhibée dans la cour de la maison de Fixin. À l'arrière, Lucien, le grand-père de Martial, et son frère Maurice ; au volant, leur mère et sa belle-sœur.
Martial à 5 ans : « Chaque midi, papa rentrait déjeuner à la maison et laissait la camionnette dans la cour. Je profitais alors de sa courte sieste pour grimper dedans et faire vroum-vroum. »

Fixin, le fief. Plusieurs générations de Cherpozat – qui vont devenir Ducherpozat – vivront ces migrations annuelles, avant que, vers 1830, l’un d’entre eux se fixe, d’abord à Dijon, puis à Fixin où la famille possède toujours la même maison. La construction de l’église de Daix est alors la première grande réalisation familiale en Côte-d’Or. De nombreuses autres chantiers suivront, comme le démontage d’une tour à l’emplacement des actuelles Galeries Lafayette de Dijon, anciennement « Magasin moderne », qui sera entièrement remontée au manoir de la Perrière à Fixin. Chaque commande est l’occasion d’en apprendre plus sur l’histoire de la région, singulièrement celle de la côte viticole, où œuvrent les Ducherpozat.


"Moi qui arrivais tout juste dans l’entreprise, j’ai rué dans les brancards…"

Qu’on ne s’imagine pourtant pas une généalogie montée au pinacle, un arbre gravé dans le marbre, façon table de la loi : si la famille peut retracer sa lignée de maçons jusqu’au XVIe siècle, c’est à la passion soudaine pour la généalogie du grand-père Lucien et au caractère bien trempé de Martial qu’elle le doit. « Dans les années 80, Yves, mon père, qui était plus un artiste qu’un entrepreneur, a soudain été convaincu que le futur se trouvait dans le tourisme, et pas dans le bâtiment. Il a fait des chambres d’hôtes, et comptait même s’équiper d’un minibus pour transporter les touristes parisiens dans les vignes. Il était précurseur de l’œnotourisme. Moi qui arrivais tout juste dans l’entreprise, j’ai rué dans les brancards… Je voulais continuer dans la maçonnerie, un métier que j’avais appris à aimer pendant mon compagnonnage. J’ai alors sorti l’arbre généalogique de la famille oublié dans une armoire, et me suis rendu compte que presque tous mes aïeux avaient été maçons, sans discontinuer depuis au moins 1590. Ça donne une belle légitimité, que j’ai fait constater par le Livre Guinness des records en 1989 », relate Martial.


Amitié durable. En 1995, le jeune chef d’entreprise est tout fier de pouvoir raconter son histoire à Bourgogne Magazine. Il conserve d’ailleurs un souvenir ému de sa rencontre avec le fondateur de la revue, Dominique Bruillot : « Nous avons été mis en relation par un ami commun (ndlr, le photographe Thierry Perrin), qui a organisé un dîner chez moi. J’étais dans tous mes états, j’allais recevoir un rédacteur en chef, et je n’avais aucune idée de ce à quoi m’attendre. Et là, j’ai vu arriver mon Dominique, les cheveux un peu longs, mal rasé, fagoté comme l’as de pique… Tout de suite, le courant est passé. À la fin de la soirée, vers 4 heures du matin, après avoir bien goûté la production viticole locale, on marchait bras dessus, bras dessous, et on se tutoyait. J’avais quand même des doutes sur ce qu’il avait pu noter pendant le dîner sur son cahier. Et puis le magazine est sorti, et dès le titre, “Maçons… au nom du père”, j’ai adoré ! »



© Jean-Luc Petit

Le Bourgogne Magazine de 1995 mettait en lumière la famille Ducherpozat alors que le père, Yves, s’apprêtait à transmettre l’entreprise à son fils Martial. 25 ans plus tard, c’est maintenant Martial qui songe à passer le témoin d’ici quelques années. La 15e génération de maçons Ducherpozat prépare son entrée en scène. Marien, 25 ans, poursuit son tour de France de compagnon, qu’il terminera d’ici quelques mois par un « travail de réception », communément appelé chef-d’œuvre. Pour ce faire, il a choisi d’édifier une voûte dite mexicaine, réalisée sans gabarit ni guide à l’aide de briques de terre cuite ou d’adobes (briques de terre crue). « J’ai commencé mon tour de France il y a maintenant six ans, et je peux dire qu’il m’a renforcé dans ma conviction de vouloir faire ce métier », annonce le jeune homme sous le regard tendre de son père. « J’espère vraiment qu’il ne fait pas ça pour me faire plaisir, que c’est vraiment son choix », glisse ce dernier à mi-voix. Car, bien sûr, quand on arrive après une si longue lignée de maçons, la pression peut être forte de s’inscrire dans la continuité, même à contre-cœur. « À 16 ans, je voulais faire tous les métiers du monde, mais surtout pas maçon. C’est durant les deux premières années de mon tour de France que j’ai compris que j’aimais ce métier », confesse Martial.

Marien, lui, affiche une belle confiance en l’avenir, même s’il ignore de quoi demain sera fait : « Difficile de savoir comment va évoluer ce métier. Il sera plus technique, et usera certainement moins le bonhomme, qui peut désormais compter sur des machines. Je pense aussi qu’il sera mieux valorisé qu’il ne l’est actuellement, mieux reconnu aussi. » Pour porter haut le flambeau de la famille, Marien pourra compter sur sa sœur, Auriane, 19 ans, qui est en classe préparatoire aux grandes écoles de commerce, et compte bien prendre à son compte la partie entrepreneuriale de l’activité, laissant à son frère l’opérationnel. Elle sera la première femme à codiriger l’entreprise, signe de la vitalité et de la souplesse de « l’esprit Ducherpozat », qui semble décidément là pour durer.


Dans notre numéro 5 (nov-déc 1995), Yves – disparu en octobre 2018 – s'apprête à confier les rênes à Martial, alors à l'aube de la trentaine. Père et fils posent devant le four banal de Fixin, en Côte de Nuits, leur fief familial depuis quasiment deux siècles. Un bonheur d'archives, dans lequel Martial retrace aussi son parcours chez les compagnons : « Moi, le fils unique dans toute sa splendeur, j’ai dû tout partager, rompre avec le cordon ombilical, m'occuper de mes vêtements, de mon budget… » Ainsi en est-il pour son fils Marien.



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