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Lilian Bourgeat, la démesure comme règle [#58]

08.12.2018

 

​Démesure. Le plasticien dijonnais nous a ouvert son atelier qui héberge ses créations, des pièces gigantesques, versions monumentales des objets de notre quotidien. Découverte d’un esthète aux innombrables talents manuels.

 

​​C’est à proximité d’une zone industrielle dijonnaise qu’il faut pousser une porte bien anonyme pour découvrir le havre de Lilian Bourgeat. Le plasticien dijonnais de 48 ans a totalement rénové une ancienne usine qui abrite désormais son atelier – très haut de plafond – et son appartement, les deux étant séparés par un superbe jardin intérieur d’inspiration japonaise. Évidemment, Lilian Bourgeat a réalisé l’essentiel de la conception, et participé aux travaux de ce fort agréable espace dedans-dehors. « J’ai fait un jardin, entre l’habitation et l’atelier, un endroit zen, où l’on vient se ressourcer », explique-t-il. L’atelier n’abrite que les pièces du moment : un mètre de menuisier de 50 mètres de longueur, dont chaque segment dépasse les 200 kg, un rocking-chair suspendu qui fait deux fois la taille ordinaire, et, épars, quelques gigantesques nœuds rouges conçus pour une expo à Lézignan-Corbières. L’endroit tient autant de l’atelier d’artiste que de celui de menuisier, la première passion du plasticien. Lilian Bourgeat évolue ici en pleine liberté. Lui qui se décrit volontiers comme atteint « d’autisme cérébral » et se peint en « monomaniaque du contrôle », trouve dans ce nid l’espace propice à l’élaboration de ses œuvres. « J’ai une bibliothèque cérébrale d’objets où chaque sculpture serait un mot que j’utilise pour composer des phrases. Mes objets peuvent s’installer partout, sans nécessairement que le lieu influe sur leur conception », précise-t-il.

 

 SPECTATEURS LILLIPUTIENS 

 

Les pièces de Lilian Bourgeat ne se distinguent pas de leur modèle, qu’elles reproduisent avec une extrême fidélité. C’est le spectateur qui en précise l’échelle. Son Dîner de Gulliver par exemple (une table de jardin, six chaises et sa vaisselle assortie) compose un ensemble vu des milliers de fois. Ajoutez-y des visiteurs perchés sur les chaises à plus d’un mètre du sol, et la manipulation de Lilian Bourgeat prend toute sa substance. Tout comme son Banc public : « Ce banc surdimensionné peut passer inaperçu, mais s’asseoir dessus est un acte volontaire qui va modifier le point de vue du visiteur sur son environnement. Souvent, les gens veulent se photographier assis sur le banc, alors que moi je voudrais qu’ils regardent le paysage. Ce genre de malentendu, d’erreur, est aussi une composante de mon travail », analyse le plasticien. Ludiques, accessibles à la manipulation par les visiteurs – l’artiste y tient évidemment beaucoup – les œuvres de Lilian Bourgeat ne laissent que rarement indifférent, nous forçant à jeter un regard appuyé sur ces objets tellement courants qu’on ne les voit plus.

 

Une grande part de votre travail porte sur des objets du quotidien surdimensionnés. Qu’est-ce que permet ce surdimensionnement pour vous ?

Effectivement, je fabrique des objets banals surdimensionnés. Ils sont d’ailleurs plutôt dimensionnés pour favoriser l’interaction, à une échelle où l’interaction est possible. L’agrandissement est pour moi un moyen d’emmener avec moi un maximum de spectateurs. Ce sont eux la « matière » importante. Comme le disait Marcel Duchamp, « c’est le regardeur qui fait le tableau ». Il y a aussi une interrogation sur notre cerveau, spécifiquement sa partie reptilienne, ce que l’on fait sans même y penser. Par exemple s’assoir sur une chaise, on le fait sans y penser. Mais si vous changez la dimension de la chaise, si vous l’augmentez, vous réactivez les circuits de la pensée et de la conscience du spectateur, c’est vraiment tout son corps qui réagit.

 

Comment êtes-vous venu à ce champ d’expression de l’agrandissement ?

J’ai glissé sur le surdimensionnement en réalisant, avec un autre étudiant des Beaux-Arts de Dijon, un téléphone S63 (ndlr, le téléphone à cadran rotatif conçu par le Centre national d’études des télécommunications dans les années 1960/70). Un objet dérangeant, agrandi deux fois. Il est non seulement imposant, mais en plus il sonne. Nous l’avons vendu au Frac du Limousin. Il est vraiment difficile à montrer. Comme il sonne tout le temps, les gens deviennent dingues, et ça tape sur le système des gardiens de musée. Depuis, j’ai réalisé un grand nombre d’autres objets. J’ai même transformé un vernissage en objet d’exposition à son tour. Un vernissage c’est, à parts égales, la présentation d’une exposition et un événement mondain. Dans celui-ci, j’ai placé des gobelets en plastique blanc, ceux qu’on trouve partout, mais surdimensionnés. Du coup, leur manipulation devenait malaisée, et le vernissage est tout de suite devenu plus ludique. La donne était modifiée, l’action – de boire dans le gobelet en l’occurrence – devenait l’exposition. Ce n’est vraiment pas facile de boire du vin blanc dans un verre de cette taille.

 

 

 

C’est aussi (et littéralement) pour emmener le spectateur que vous avez réalisé deux gigantesques bottes en plastique ?
L’idée était de susciter l’interactivité, pour que les spectateurs aient envie de toucher ces bottes. Et qu’ils s’interrogent. Ces bottes, ce sont deux pieds gauches (photo ci-dessous). J’aime bien aborder cette dimension de l’échec, de l’erreur. J’ai été pas mal influencé par l’Esthétique relationnelle de Nicolas Bourriaud (édité par Les presses du réel), et ce qui en découle, ces objets faussement interactifs, pour faire des actions qui n’avaient pas de sens. Il y a une dimension ironique à emmener le spectateur vers un acte participatif, mais voué à l’échec. Par exemple, une exposition organisée autour d’une grosse poutre en bois, sur laquelle sont posés des marteaux et des clous. Les spectateurs peuvent planter les clous. Gratuitement.

 

Vous portez une attention toute particulière à la fabrication de vos objets. Pourquoi ?

J’étais mauvais élève, et j’ai fait des études techniques autour du bois à Mouchard, dans le Jura. J’ai trouvé dans ce bois un moyen d’expression, c’est peut-être mon côté jurassien (ndlr, Lilian Bourgeat n’est pas le petit-fils d’un fabricant de jouets en bois, comme on peut le lire sur internet). Et un jour, mon prof de dessin m’a conseillé d’essayer les Beaux-Arts plutôt qu’un BTS technique. C’est comme ça que j’ai commencé ma « carrière de plasticien ». De mes études techniques, je garde un grand intérêt pour les techniques et les procédés de fabrication. Et comme je fais des objets de très grande taille, il n’est pas question d’aller voir des fabricants d’objets « normaux » pour leur en demander une version grande. Ça ne se fait pas comme ça, leur outil de production ne peut pas le faire. Je fabrique donc sans intermédiaire. Je veux maîtriser ma production et son coût. J’ai bien sûr recours à des entreprises dans certains domaines spécialisés, pour la réalisation de grands verres à pied par exemple. Et là aussi, ça m’intéresse : quand on va dans une entreprise, on y apprend forcément quelque chose.

 

Vous êtes né à Belfort et installé à Dijon.Quelle est votre relation avec la ville et la région ?

Je ne suis resté que six mois à Belfort après ma naissance, et j’ai beaucoup changé de résidence, enfant, du fait du travail de mon père. Je suis venu à Dijon pour les Beaux-Arts et je m’y suis installé. J’ai eu la chance de pouvoir faire mon objection de conscience au Consortium et au Frac Bourgogne, deux années fantastiques où j’ai pu rencontrer les plus grands plasticiens contemporains, un formidable coup d’accélérateur. Et j’ai ensuite été bien accompagné par les institutions culturelles régionales. Sans ça, je me serais sans doute installé à Paris. C’est grâce à tout ce tissu local que je peux travailler à Dijon. J’aime bien le côté central de la région, et sa proximité avec Paris et la Suisse. Mon seul regret c’est qu’on ne puisse pas déplacer Dijon en bord de mer.

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