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François Rebsamen : « Je me suis demandé si je verrais le musée des Beaux-Arts achevé » [#61]

14.05.2019

 

Entretien. Le maire de Dijon revient sur le plus gros chantier de ses trois mandats, la rénovation du musée des Beaux-Arts, un projet au long cours qui prend forcément un relief particulier après sa grave maladie. 

 

 

Le musée des Beaux-Arts new look ouvre le 17 mai. Quel constat en tirez-vous ?

En terme architectural, je suis très fier du résultat, mais j’attends quand même avec impatience de voir les œuvres accrochées. À ce stade (ndlr, l'interview a été réalisée fin mars), ce que j’en ai vu est formidable. Les murs partagent une même couleur sang-de-bœuf, qui fait ressortir les toiles, celles de Ming notamment, de manière extraordinaire. Le musée est maintenant vraiment un musée moderne, confortable et accueillant. Il dispose d’une magnifique salle d’exposition et de vente à l’entrée, et d’un accès direct aux expositions temporaires, qui pourront être payantes, je le précise. J’ai juste un petit regret, j’aurais aimé surélever un peu plus l’extension au-dessus du bâtiment XIXe siècle (ndlr, qui fait face à la place de la Sainte-Chapelle), mais ça n’a pas été possible. Ce dernier étage ne sera donc pas accessible en ascenseur.

 

Ce projet a-t-il pris une dimension particulière après votre maladie ?

Oui, bien sûr, je me suis demandé il y a un an si je le verrais achevé, ce qui n’était pas assuré. Quand une maladie de cette importance vous tombe dessus, vous faites forcément le bilan de ce que vous avez réalisé, de ce qui reste. De ce qui restera. Je me disais surtout, sans fausse modestie ni prétention, que j’avais construit pas mal de choses à Dijon, mais que je voulais vraiment avoir la chance de voir renaître le musée. Ça m’a tenu. Je crois pouvoir dire que c’est l’œuvre la plus gigantesque, la plus grandiose en quelque sorte, que j’ai osé entreprendre. J’en suis très fier.

" Mon prédécesseur était bien conscient du problème, il avait fait réaliser de nombreuses études – sans exagérer, il y avait près d’un mètre cube d’études ! – mais n’avait pas poussé plus loin. "

 

Aviez-vous mesuré l’ampleur de la tâche en commençant le projet ?

Absolument pas ! Avant d’être élu, en 2001, j’ai beaucoup discuté avec Emmanuel Starcky, le directeur de l’époque qui m’a sensibilisé à la situation dégradée du musée, à son côté vieillot, à la donation Granville*, mal exposée. Arrivé à la mairie, j’ai tout visité. Je monte les étages, et je découvre des œuvres stockées dans des conditions lamentables, des dessins de François Devosge (ndlr, fondateur de l’école de dessin et du musée des Beaux-Arts de Dijon à la fin XVIIIe siècle) rangés à la verticale dans des classeurs à dessins, entreposés dans des salles où la température grimpe à 40 °C en été. C’était poussiéreux, sale, malgré l’action des agents. Il n’y avait même pas de sécurité incendie, ce qui m’a paniqué. Robert Poujade, mon prédécesseur, était bien conscient du problème, il avait fait réaliser de nombreuses études – sans exagérer, il y avait près d’un mètre cube d’études ! – mais n’avait pas poussé plus loin.

 

Une des salles du parcours « Moyen Âge et Renaissance », le premier rénové, inauguré en 2013. La collection d’art médiévale du musée est particulièrement remarquable, avec des œuvres commandées par les ducs de Bourgogne, auxquelles s’ajoute un ensemble de peintures, sculptures et objets d’art qui illustrent le raffinement et la dévotion de l’Europe d’alors. © D.R

 

Quels souvenirs personnels en garderez-vous ?

Ils sont très nombreux, le chantier a été l’occasion de discussions passionnantes, sur comment rendre le musée aussi écologique que possible, ou sur des sujets aussi précis que l’utilisation, ou pas, de portes coulissantes. La tournée de nos fabuleux pleurants aux États-Unis a aussi été un grand moment. Il y a aussi la donation Granville, que j’adore, mais qui était si mal présentée. Pour changer ça, j’ai appris qu’il fallait obtenir l’accord des donateurs, en l’occurrence Kathleen Granville, la veuve de Pierre. Et curieusement, il existait une espèce de crainte dans les services de la Ville d’aller parler avec elle. Je vous rassure, ça s’est très bien passé. J’ai discuté de longs moments avec elle, pour lui expliquer en détail ce que nous voulions faire, et alors qu’on m’avait assuré qu’elle refuserait tout changement, elle s’est montrée très allante. La donation Granville est maintenant superbement mise en valeur. En jouant avec les contrastes et les rapprochements, les peintures cubistes y côtoient les masques africains.

 

" En dix ans, il ne s’est pas passé un mois sans que le dossier du musée des Beaux-Arts ne soit évoqué."

En dix ans, le projet a-t-il évolué ?

Oui, nous avons modifié de nombreuses choses, et dû nous adapter aux exigences et contraintes des bâtiments historiques qui abritent le musée. Le plus gros changement concerne la muséographie. Initialement, le projet consistait à utiliser la cour de Bar comme point de départ de différents parcours, avec plusieurs entrées. Mais ça, c’était avant les attentats, et le renforcement des contraintes de sécurité. Il n’y a donc qu’une entrée au musée, et nous ne sommes pas parvenus à concevoir un parcours totalement cohérent chronologiquement entre les œuvres, du fait de la complexité de la circulation au sein des bâtiments. Pour l’anecdote, nous avons aussi modifié le sol prévu pour la cour de Bar : Yves Lion, l’architecte retenu lors du concours, voulait mettre des plaques de fonte, ce qui aurait été magnifique. Mais hélas, totalement invivable en été, où la température aurait grimpé à des sommets. Finalement, nous avons opté pour un béton très spécial, à teinte rouille.

 

Au bout du compte, qu’est-ce qui rendait ce chantier si compliqué ?

L’imbrication des opérations. Par exemple, la trésorerie municipale était installée dans la tour de Bar, il fallait la déménager pour récupérer les locaux. Il en allait de même avec les bureaux de l’administration, qu’on a déplacés à la Nef. Il a aussi fallu construire des réserves, un bâtiment formidable, où les 7 000 pièces des collections sont en sécurité. La phase d’étude de programmation a également été extrêmement longue. Et puis, il faut aussi reconnaître ma responsabilité : je n’ai pas voulu que l’on ferme le musée pendant les travaux, ce qui a obligé à réaliser deux phases de travaux distinctes, et à fermer successivement les différentes salles du musée. Au final, ce projet se sera déroulé sur trois mandats, avec dix ans de travaux ; dix ans durant lesquels il ne s’est pas passé un mois sans que le dossier du musée des Beaux-Arts ne soit évoqué.

 

* Fruit de quatre donations consenties par Pierre et Kathleen Granville, un couple de collectionneurs parisiens, entre 1969 et 2006 (un millier d’œuvres au total), elle permit au musée de se doter d’une remarquable collection d’art moderne.

Ming pour l'inauguration 

 

L’inauguration du musée sera placée sous le signe du peintre franco-chinois Yan-Pei Ming, qui vit à Dijon. Outre les six salles d’exposition temporaire, les œuvres de l’artiste investiront également la salle des Tombeaux des ducs de Bourgogne, pour un émouvant hommage familial. Trois portraits de la mère de Yan-Pei Ming surplomberont les gisants des Ducs, dans une mise en espace spectaculaire, capable de sublimer les vastes toiles du peintre. Un choix qui ne doit rien au hasard, mais tout à l’histoire personnelle de Ming et à son héritage sino-bourguignon. « J’ai choisi d’exposer des portraits de ma mère, décédée, accompagnée par les Pleurants, comme un hommage », note-t-il sobrement. Les trois portraits presque identiques, brossés à grands traits, concentrés sur le regard doux de cette mère disparue, contrasteront avec la finesse des gisants médiévaux. L’ombre du peintre s’étendra bien au-delà du tombeau. Les salles d’exposition temporaire, au rez-de-chaussée du musée, accueilleront une trentaine de pièces de Ming, tandis que d’autres seront disséminées dans les salles permanentes. Ainsi, l’événement tiendra autant de l’hommage d’une ville à l’un de ses plus illustres habitants, que d’une rétrospective de la carrière mondiale du peintre.  « Certaines pièces proviennent de mon fonds personnel, d’autres ont été prêtées pour l’occasion par des institutions ou des collectionneurs », précise-t-il. Les Dijonnais pourront (re)découvrir, en même temps que leur musée réinventé, l’œuvre immense de celui qui est considéré comme l’un des plus grands portraitistes de son époque. 

 

« L’homme qui pleure », exposition gratuite de Yan-Pei Ming, du 17 mai au 23 septembre. Programme complet de la saison du musée des Beaux-Arts de Dijon (du 17 mai au 30 octobre 2019) sur www.musees.dijon.fr.

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