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Yves Jamait sans son « béret » [#59]

 

Totem. Le Dijonnais a quitté ses faux airs de Gavroche et son couvre-chef pour endosser le rôle de sa vie d’homme mûr. Son nouvel album Mon Totem exprime ces petites choses de l’existence qui ont un goût de « reviens-y » et nous aimantent à jamais. L’amour, le foyer, les amis, les convictions profondes, la liberté. Jamait sans son « béret ».

 

Yves Jamait n’a pas changé, il s’est bonifié avec le temps comme le bon pinot qu’il déguste volontiers. Derrière ce lieu commun, parlons plutôt d’une forme d’élévation de l’esprit. Une élévation pleinement et fièrement assumée. L’autodidacte de la chanson française n’a rien renié de ses racines ouvrières et de sa révolte originelle. Il a lu, beaucoup lu. Sa bibliothèque s’est récemment enrichie de L’Iliade, de L’Éducation sentimentale, de Proust, de Diderot, de Philippe Lançon (le rescapé de Charlie Hebdo, qui a signé récemment Le Lambeau), et surtout de Jules Renard. Dans ses pensées, Poil de carotte a donc partiellement remplacé Gavroche. Mais cela n’a rien d’une infidélité. Son nouvel album dit tout dans le titre : Mon totem renvoie à ces repères qui guident nos vies, vers lesquels on revient sans arrêt, comme aimanté par quelque chose qui ne s’explique pas.

 

 « COMBLER DES VIDES » 

 

« Je suis passé par le véhicule de la chanson pour tracer ma route », résume Jamait, poussé par une furieuse « envie de combler des vides ». Car face à la montagne de la connaissance qu’il lui reste à gravir, plus il passe, plus le temps se montre pressant. Ce n’est que le début d’un nouveau voyage. L’artiste a même déjà une idée de ce que pourrait être le titre de son prochain album : « Introvertiges. » Quand on dit que Jamait n’a pas changé, ça n’est pas tout à fait exact. Laissant un temps de côté l’alcool et les excès, il a perdu neuf kilos. Quand même. Plus affuté, débarrassé d'un « béret » (une casquette irlandaise en réalité) réducteur qui ne colle plus à l’esprit du moment, il traverse les turbulences de la presque soixantaine avec une évidente sérénité, mettant au premier rang de ses préoccupations… le totem familial. De son propre aveu, prêt à s’en expliquer par son verbe agile et son sens piquant de l'autodérision, il « (s)’embourgeoise » !

 

 UN POÈTE TORDU 

 

Les totems de sa vie sont aussi classiques que déterminants pour l’équilibre de l’homme en voie de maturation. La famille, refuge obligatoire et plaisant. Le pays, la Bourgogne de toujours.Les compagnons de voyage, rassurants et prévenants. Le vieux complice manager, le totémique Didier Grebot auquel il a dédie une de ses chansons, Pas les mots. « Quand tu es venu me chercher, je dégustais du Dostoïevski », admet l’ex « Bac -6 », au moment de nos retrouvailles. Remontent alors quelques souvenirs de jeunesse. À cette époque où il avait « honte d’être con, conscient de l’abîme de (s)on inculture ». Ce « néo-bourgeois » repenti perd du poids et n’est donc pas à un paradoxe près. C’est peut-être là que prend la sauce magique du cuisinier de formation, « handicapé de la grammaire, mais qui peut se le permettre, car après tout je ne suis qu'un poète, et un poète c’est toujours un peu tordu ».

La nouveauté révélée par son album est contenue dans la pudeur de textes ciselés et nuancés qui transportent l’auditeur vers une intimité insoupçonnée. Jamait ne hurle plus, il susurre sans rien perdre de la puissance éraillée de sa voix, porté par des mélodies parfois entêtantes (Je ne vous dirai pas, Je crois) et magnifiquement arrangées par le talentueux accordéoniste Samuel Garcia..

 

 FIDÉLITÉ 

 

À ce propos, comment ne pas souligner la fidélité qui entoure Jamait ? Depuis des années, Didier Grebot et Samuel Garcia sont là, viscéralement attachés à leur territoire commun, fait de vigne et de vin, de bars et de bière, de musique et de public. Ce qui débouche parfois sur des excès de célébration. Durant de longs mois, la Ville de Dijon a imposé Ma belle Dijon en guise de musique d’attente. « Je n’en pouvais plus moi-même, je leur ai demandé d’arrêter », s’amuse encore l’ancien Titi « moutardé », malgré tout très touché par ces marques de reconnaissance, toujours épaté par le fait qu’à Corcelles-les-Arts, le pays de son enfance, une salle porte son nom. Voir ça de son vivant, ça cause ! Mais ça oblige à se pincer un peu tous les jours pour savoir si on l’est vraiment, vivant. Les totems vous rappellent à l’ordre, vous ramènent à la maison et vous collent au palais.

« Je ne peux pas me délocaliser tout seul, mon essence sera toujours dijonnaise », reconnaît Jamait, à jamais partagé entre ses racines sociales, son parcours de salle en salle et tout ce qu’il a construit de lui-même. Alors que nous roulons en direction de Chalon-sur-Saône, pour rejoindre le studio du photographe Jean-Luc Petit en vue d'une petite mise en scène en clin d’œil au titre de son album, la nouvelle de la disparition d’Aznavour tombe comme un couperet. « Samuel (ndlr, Garcia) l’accompagnait encore lors de sa tournée en décembre dernier », se rend soudainement compte l’artiste. Rien n’est donc acquis. Comme Aznavour l’a souvent répété, Jamait sait qu’il n’aura jamais le temps de faire tout ce qu’il a à faire. Avec des dimensions plus modestes le concernant. Le saltimbanque qu’il est gagne sa vie, certes, mais sans plus, même si beaucoup pensent que son incontestable notoriété lui permettrait de se « tirer avec la caisse ». Doit-il aussi se contenter d’être un phare de la « diaspora » dijonnaise ? « Je trouve ça doux comme sentiment », admet-il. Car en fin de compte, c’est encore à ses totems qu’il pense. Ils seront plantés là, à l’attendre, jusqu’au bout du bout de son existence.

 

 

L’artiste sort de son embarcation militante historique pour flâner sur les rives de la sensualité et de la douceur des sentiments, là où se trouvent justement ses vieux totems. Certes, il y aura toujours du Jamait dans Jamait. Dans Les mêmes ou Qu’est-ce qui t’a pris, on retrouve la tonalité enragée et agacée dont il a fait certains jolis succès par le passé. Mais le Dijonnais sait aussi nous prendre à bord de ses rêves, pour nous embarquer dans les bras de sa mère, avec une Insomnie aussi troublante qu’enivrante, magnifiée par l’accordéon tremblant et vacillant de Samuel Garcia. L’arrangeur, décidément, se montre indispensable à l’aboutissement du travail de son vieux compagnon de route. Si l’élan de Je crois nous fait facilement croire en ces instants de liberté auxquels nous aspirons tous, la subtilité de Je ne vous dirai pas nous place dans l’ambiguïté d’un amour non avoué, platonique ou prudent face à la « bien-pensance », chacun en jugera. Ce texte sublime se prolonge d’une mélodie qui s’installe alors en vous, comme si elle y avait sa place depuis toujours. Peut-être deviendra-t-elle pour son auditeur, un totem de plus dans sa musicographie. Jamait ne l’aura pas volé.

 

 

 

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